Il y a dans ce monde des choses qu’on ne soupçonne pas, qu’on croit innées. Le format relié de nos comics peut en faire partie. On peut chercher l’origine de la bande-dessinée, le créateur de cet art formidable, sans se demander s’il a bien pensé au format dans lequel cet art allait s’exercer. Comme toute chose dans l’histoire, un inventeur créé avec ce qu’il a entre les mains et une idée originale. Il faut attendre un autre génie pour faire évoluer la création du premier et créer ce qu’on appelle le Graphic Novel – ou le roman graphique.

I – Will Eisner : Et l’expérimentation mène à la création

II – Qu’est-ce qu’un Graphic Novel aujourd’hui ?


Will Eisner : Et l’expérimentation mène à la création

L’origine de la bande-dessinée est un long débat . Pour ces raisons, je ne veux pas m’y attarder ici et commencer cet article dans un contexte où le comic-book possède déjà de nombreuses années d’existence. Parlons de ce fameux créateur. Parlons de Will Eisner.

Le Spirit : l’origine de tout

Will Eisner est un artiste considéré comme le plus grand dans le monde du comic-book. Son nom est également celui de la récompense la plus prestigieuse aux Etats-Unis récompensant les artistes et créations touchant aux comics. Parmi ses coups de génie, il a été le premier à utiliser le terme de Graphic Novel. Mais pour bien comprendre comment il en est arrivé là, nous devons remonter jusqu’en 1936, lorsque sa carrière a commencé.

Will Eisner, date inconnue

Il a débuté dans sa propre entreprise nommée Eisner & Iger. Celle-ci était spécialisée dans la création de contenu original. Il ne s’agissait pas d’un éditeur, mais d’une société qui vendait des comics d’une qualité plus élevée à des journaux et éditeurs dans le besoin de contenu. Cette société a accueilli de nombreux artistes. C’est également en son sein que Jack Kirby a débuté sa carrière. Eisner quitte l’entreprise en 1939 et part travailler pour les magazines Police Comics et National Comics.

En 1940, un éditeur lui demander de créer un super-héros dont les aventures seront publiées dans son journal. Après la création de super-héros, chaque éditeur tente de posséder son propre super-héros et espère perpétuer cet effet de mode en se plaçant en tête de vente. Mais Eisner n’est pas intéressé par la création d’un super-héros. Il préfère s’orienter vers un aspect plus cartoon, un mélange des genres et créé le Spirit. Un détective privé, inspiré des pulps dans un univers plus léger.

The Spirit #5, Will Eisner, 1946

Pour répondre à la demande de l’éditeur, Eisner le masque d’un loup. Cet accessoire réservé aux héros de cape et d’épée – puis aux super-héros – va faire la différence et appuyer ce mélange des genres dont Eisner a le secret. Le Spirit devient le lieu des expérimentations en tout genre dans le contenu et la mise en page. Les lettres se fondaient au décor. Eisner jouait énormément des nuances entre texte et image. Mais en 1952, le Spirit disparaît.

Eisner est alors un artiste connu dans le milieu de la production pour son savoir-faire. Mais il va devenir un pionnier grâce à un livre suite à l’arrivée de Marvel Comics dans le milieu. Le super-héros revient à la mode avec cette nouvelle vague de créations modernes : le Silver Age. Jules Feiffer publie le livre The Great Comic Book Heroes en 1966. L’auteur raconte ses expériences de lecture et joint à ses suggestions des extraits ou histoires complètes. Parmi ces suggestions figure le Spirit. C’est alors qu’un regain d’intérêt pour Will Eisner surgit et l’amène et reprendre du service.

Un Pacte avec Dieu

Les jeunes spécialistes du genre se penchent sur son cas et s’intéresse à sa carrière et à ses créations. Eisner côtoie les conventions. Il rencontre le jeune Art Spiegelman et réalise que de nouveaux artistes ont pris la relève et osent, comme lui, bouleverser les codes. Ils l’inspirent. Il se dit qu’il est capable d’expérimenter à nouveau et pense au public de son époque. Les enfants qui le lisaient, comme Feiffer, ont grandi. Ils sont désormais des adultes, mais gardent un certain attachement aux comics. Eisner pense répondre à leurs attentes de lecteurs aguerris.

Les Clés de la Bande Dessinée, Will Eisner

Il exprime, en 1972, son intérêt pour réinventer le format du comic-book et créer quelque chose qui n’a jamais été fait jusque là. Eisner pensait à la publication d’un comic-book complet, d’une centaine de pages dans un format destiné au rayon librairie. Cependant, il n’est pas le premier à y penser. En 1971, le dessinateur Gil Kane conçoit avec Archie Goodwin un comic-book d’heroic-fantasy intitulé Blackmark. Il le propose à l’éditeur Bantam Books qui le leur refuse.

Quelques années plus tard, Eisner conçoit A Contract with God (Un Pacte avec Dieu, publié chez Delcourt). Une fois son oeuvre conçue, il la présente à un éditeur de Bantam Books comme un “roman graphique”. En 1964, Richard Kyle publiait un essai dans le fanzine Capa-Alpha où avait été utilisé pour la première fois, le terme “Graphic Novel“. Eisner dira par la suite qu’il n’en avait pas connaissance et qu’il pensait avoir créé ce terme pour soutenir son oeuvre afin de mettre l’accent sur le terme “Novel” et la valeur littéraire de son projet.

Bantam Books était un éditeur de romans et pulps. Y ont été publiés Ian Fleming (James Bond), Isaac Asimov (Le Cycle des Robots), ou encore les premières nouvelles et histoires courtes de George R. R. Martin. Eisner pensait avoir créé une oeuvre littéraire. Malgré les arguments de l’auteur, l’éditeur rejette sa proposition.

En 1976, Un Contrat avec Dieu trouve son éditeur. Il s’agit de Baronet Publishing, un éditeur de comics mettant en avant ses artistes. Un Contrat avec Dieu est composé de quatre récits et prend la forme d’un recueil de nouvelles. La nouvelle éponyme raconte l’histoire d’un croyant, juif, dans une banlieue New-Yorkaise des années 30/40. Enfant, le personnage principal a passé un contrat avec Dieu qu’il respectera toute sa vie. Mais lorsque sa fille meurt, il renie ce contrat estimant que Dieu ne l’a pas respecté. Le récit interroge le lecteur sur la vie, la mort, sa fatalité et ses tragédies. L’album comporte trois autres histoires courtes, dans un contexte similaire et interrogeant notre existence et soutenant une lecture réflexive.

Un Contrat avec Dieu est une oeuvre inaltérable s’attaquant à des sujets existentiels, des réflexions que nous menons tout le long de notre vie et dont chaque relecture de l’oeuvre va pouvoir nous apporter un nouvel élément de réponse.

Lors de sa publication, cette oeuvre n’est ni un échec, ni un succès. Edité à 1 500 exemplaires, la première édition n’est alors qu’une expérimentation parmi tant d’autres qui mettra un certain temps à se faire remarquer par la grand public. Ce qui est certain, c’est que le milieu du comic-book a rapidement vu en cette expérimentation quelque chose de novateur.

Cookalein, in A Contract with God, Will Esiner, ed. 2006

Quand Baronet fait faillite, Eisner se tourne vers Kitchen Sink Press qui accepte de rééditer ses œuvres passées dont quelques aventures du Spirit. Lorsque Kitchen Sink Press disparaît à son tour dans les années 90, il se tourne vers DC Comics.

Chacun de ces éditeurs va imprimer et réimprimer cet album qui va, avec le temps, se forger une popularité. Le format plaît, l’album se concentre sur des problèmes réels. Eisner met le doigt sur les inégalités sociales, les préjugés et la discrimination sociale et religieuse. En reflétant la complexité du réel, il fait évoluer le comic-book par le public auquel il s’adresse et son format plus prestigieux.

Ses conséquences sur l’industrie du comic-book

En 1976, soit un an avant la parution de Un Pacte avec Dieu, Marvel et DC avaient lancé une première opération de rencontre entre leurs licences phares avec Superman VS The Amazing Spider-man. Cette histoire est alors publiée dans un format bien plus grand et large et devient le comic-book profitant de l’édition la plus soignée. Il s’agissait d’un format proche de ce qu’allait devenir le Graphic Novel.

Superman VS The Amazing Spider-man, couverture de Ross Andru, 1976

Dès 1982, Marvel lance sa collection Marvel Graphic Novel. Un format agrandi et des récits complets initiés par le célèbre The Life and Death of Captain Marvel écrit et illustré par Jim Starlin. En réponse à ce succès, DC Comics lance également sa collection avec les DC Graphic Novels l’année suivante. Le Graphic Novel fonctionne si bien que DC se permet de développer une collection secondaire avec les DC Science Fiction Graphic Novel.

On note dans cette concurrence une utilisation très différente du Graphic Novel. Marvel use du terme pour s’appliquer à certains codes : le format, une histoire complète et une exigence artistique. Ces albums vont se concentrer sur une aventure d’un personnage de l’univers Marvel et rarement prendre appui sur une valeur littéraire. Ce que DC fera presque exclusivement dans sa seconde collection en adaptant des nouvelles et romans d’auteurs de science-fiction : George R. R. Martin, Ray Bradbury, Robert Bloch, et bien d’autres.

Après quoi, le Graphic Novel va se faire sa place en librairie avec un essor du genre dans les années 80, non seulement avec ces collections citées, mais d’autres chef d’oeuvre comme Maus (1986), The Dark Knight Returns (1987) ou encore Watchmen (1986). Plus qu’une question de format, c’est une question de vision artistique et de liberté qui va définir ce qui est ou non un Graphic Novel et en faire un format qui a élevé l’art de la bande dessinée. Maus, Persepolis ou encore Fun Home récoltent un prix Pulitzer. Les comics sont reconnus comme une forme d’art bien plus élevée que les stéréotypes auxquels elle était associée. Le Graphic Novel est l’origine de l’élévation de la bande-dessinée aux Etats-Unis.

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