Dans le monde des comics, il existe deux types de comics. D’un côté, la bande dessinée américaine dans son état le plus pur, osé – et élitiste à ses heures perdues. Mais surtout, très sélective. De l’autre, des productions industrielles, mais plus populaires et jouissant d’une machinerie iconique inimitable. Entre eux se trouve Matt Kindt. L’un des rares auteurs/dessinateurs apprécié de ces deux mondes. Entre ses collaborations chez Valliant avec Rai ou Ninjak, il réalise de petits chef d’oeuvre comme Poppy! et le lagon perdu ou MindMGMT. Mais Ether, publié chez Dark Horse aux US et chez Urban Comics en France, est une oeuvre un peu à part.

Un Monde Ailleurs

Boone Dias est un scientifique ayant découvert le monde fabuleux d’Ether. De cette découverte, il se fait explorateur de ce monde improbable. Bien connu et apprécié de ceux-ci, il s’y aventure de plus en plus, développant presque une dépendance pour cet endroit inconnu. Ce premier album va placer Boone dans une situation particulière. Le maire de la capitale d’Ether va lui demander d’enquêter sur un meurtre et de trouver le coupable. Il pense pouvoir faire de nouvelles découvertes lors de cette enquête et accepte.

Pour reprendre cette image des deux mondes, Matt Kindt combine dans son histoire une part conventionnelle, propre à ses travaux chez Valliant ou DC. Et une autre plus personnelle et profonde. De ce mélange particulier ressort une oeuvre qui ne peut déplaire. Le lecteur occasionnel trouve un appui général par cette aventure policière conventionnelle dans le fond.

Cependant, Matt Kindt ne fait qu’effleurer la psyché d’un personnage réellement sombre et torturé. Matt Kindt opte pour des indices donnés en fin d’épisode. Du style graphique à la conception floue de ces images de la vie passée de BooneMatt Kindt se réfère à ses créations personnelles comme Du Sang sur les mains. Dans un contraste appuyé, Matt Kindt développe une psyché profonde au cœur de cet univers psychédélique..

Et saute l’âme perdue

Derrière l’image de l’enquête se cache une étude de l’homme, et un nouveau regard sur le monde réel. Matt Kindt s’approprie ce qu’on pourrait considérer comme une erreur. Celle d’associer le monde réel et celui imaginé. Ce stéréotype usé jusqu’à la moelle dans la littérature jeunesse (Harry PotterSpiderwickLa Quête d’Ewilan) a de grandes chances de briser l’immersion. Or, Matt Kindt développe un concept de liaison entre ces deux mondes surréaliste d’une puissance métaphorique sans limite. Telle qu’elle parvient à nous faire accepter toute sa logique invraisemblable.

Comme tout concept, la relation entre ces deux mondes a ses limites. Matt Kindt tente d’appuyer plus encore sa métaphore en faisant progresser son récit vers un final surprenant d’évidence, mais non pas sans un sens caché. Outre la frustration d’un final à première vue simpliste, il est créateur de sens. Ceci n’empêche pas au récit de nous happer dès sa première page, pour nous faire vivre bien des rebondissements, dans la découverte d’Ether comme de Boone, profitant d’un caractère et d’un design attachant.

Couleurs d’Ether

Le tout est servi par les talents de dessinateur de David Rubin. L’artiste n’a pas été choisi au hasard. Après quelques productions solitaires dans les années 2000, il est révélé par Paul Pope, choisi pour illustrer les spin-off de son dernier succès Battling BoyEther affirme chez lui un style plus marqué, et plus influencé. Par un trait bien plus fin, il bénéficie d’une colorisation soignée, d’une efficacité surprenante, tant pas les nuances que par les contrastes. Et c’est ce qui marque, en partie, sa dimension artistique revendiquée d’elle-même. Son rapport à Paul Pope, et le soin apporté au style en fait autant un produit d’art, qu’un produit marchant.

Ether est un conte philosophique moderne, aux allures de récit initiatique. Ether est le point d’entrée idéal pour quiconque n’oserait pas aborder le comics indépendant. En plus d’une narration codifiée et progressive, le style de David Rubin s’accorde autant à une représentation recevable de tous, mais jouant d’une individualité entre le cartoon et le psychédélique sous un fin filtre dramatique. Amateurs de voyages extravagants et d’enquêtes spatiales, Ether vous tend les bras !

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