A certains moments, nous cherchons une pépite. Un album qui a tout d’un chef d’œuvre sauf sa renommée. Une œuvre qui nous a pris au corps, saisis sur le plan émotionnel, mais produit par des artistes peu connus, sous un label où le projecteur ne saurait se déplacer de la personnalité qui en est à la tête. Si bien, que nos artistes adoptent ce statut de marginaux. Destiné à rester inédit en France, j’ai décidé de vous parler d’Eternity Girl. Vous montrez un exemple des particularités de la VO et des petits secrets dont ses publications regorgent.

Personnalisation d’un projet d’envergure

Pourtant porté par l’artiste Sonny Liew, déjà récompensé pour plusieurs œuvres indépendantes, Eternity Girl a rapidement été oublié. Nominé aux Eisner Awards pour la meilleure mini-série, son lettrage et son dessinateur, il n’en a malheureusement remporté aucun. Depuis, Eternity Girl fait partie de ses publications qu’on tend à oublier, mais qui se révèle être une lecture incroyable.

Eternity Girl est le fruit d’un projet personnel, pleinement inspiré de l’esprit Vertigo, dont le label Young Animal s’est fait remplaçant il y a quelques années. Neil Gaiman en est l’inspiration première avec Sandman et The Changing Girl, ainsi qu’Alan Moore et Watchmen. Dans ses inspirations qu’elle cite ouvertement, Magdalene Visaggio reprendrait la dimension puissante et divine du Dr. Manhattan, associé aux tourments de Changing Girl et son suicide. Deux personnages qu’on associerait difficilement, mais dont le résultat est plus que satisfaisant. D’autant plus que ces inspirations sont bien visibles, offrant quelques références fines à certaines scènes.

Néanmoins, le projet d’Eternity Girl n’est pas réellement le projet escompté. Avant de proposer son scénario, Eternity Girl n’était qu’un titre, devant être associé de près ou de loin à une dimension super-héroïque / cosmique dans l’esprit du label Young Animal. C’est-à-dire critique et/ou psychédélique. Il possédait déjà quelques caractéristiques qu’on retrouve à la lecture de cet album.

Le label Young Animal introduisait sa seconde vague de titres avec l’événement Milk Wars liant la Doom Patrol à la Justice League of America de Steve Orlando. Le final de cette rencontre voyait apparaître Eternity Girl, un personnage très discret. Le personnage d’Eternity Girl était censé expliciter Milk War, qui présentait déjà une critique méta du lecteur de comics et le comportement de l’éditeur. Sur ce point, Eternity Girl va apporter un plus, mais va aller à l’encontre de cette notion de “suite”. Eternity Girl est bien un titre indépendant de toute autre lecture. Une oeuvre pleinement personnelle.

Mélange des genres pour un exutoire

Un esprit critique particulièrement “méta”. L’album se divise en diverses parties, entre un reflet du comics de science-fiction de l’âge d’argent (1960’s) et le comics psychédélique que le lecteur tient entre ses mains. C’est à dire une œuvre personnelle, propre à son auteur. Ces passages se remarquent par l’écriture volontairement kitsch et une représentation visuelle associée, non dénuée de la personnalité de son artiste. Pour autant, ces scènes issues de comics sont bien canoniques et révèlent des passages importants de la vie du personnage principal : Caroline Sharp. Une mise en abyme pertinente et complexe, ajoutant à l’aspect psyché.

L’histoire, dans son développement comme dans ses personnages, implique un vécu que le lecteur ne peut que ressentir dès les premières pages. Eternity Girl s’ouvre sur la présentation d’une situation. Caroline avait l’étoffe de l’héroïne parfaite. Faute d’un accident, elle tente désormais d’avoir une vie saine, mais faute de reconnaissance, elle développe une maladie. Elle souffre de ses mutations, de ses pouvoirs et de l’indifférence dans laquelle elle se trouve.

L’album développe toute une atmosphère aussi oppressante qu’onirique. Libre d’agir sur ce monde, le scénario illustre une maladie qu’on ne nomme pas. Très verbeux, l’accumulation de dialogues reste pourtant pertinente. Le traitement pour le bien du personnage est le dialogue pour renouer et lutter contre l’insensibilité protectrice qu’a développé le personnage. Le lecteur se fait alors observateur, presque voyeur, curieux de ces progrès. Et témoin de ses décisions.

Sa protection est pourtant nécessaire. Si elle évolue dans un monde similaire au notre, elle fait partie intégrante d’une société la regardant d’un mauvais œil, comme s’il s’agissait d’une mutante. Caroline est polymorphe. Elle adopte une allure humaine, parfois fantomatique, pour échapper à son entourage et s’isoler. Ses pouvoirs l’empêchent de mourir, la plongeant plus encore dans ce sentiment d’échec. Elle est condamnée à vivre dans une douleur intérieure et silencieuse. Les raisons de sa douleur semblent être ses pouvoirs. Mais le scénario de Magdalene Visaggio envisage tout autre chose, de plus osé et de plus cosmique.

Eternity Girl ou le reflet kaléidoscopique d’une personnalité pluriel

Incroyable mais vrai, Eternity Girl donne une leçon et évoque tout super-héros connu. Elle est le reflet de ces créations sans cesse réinventées, passées d’une conception à une autre au fil des âges. Superman comme Captain America ont vu leurs messages réinventés, leurs costumes, jusqu’à leur caractère. Du simple soldat fier de la lutte que mène son pays, Captain America est devenu un démocrate abusé par un système politique, avant de changer à nouveau. Eternity Girl est ce personnage à qui on donne la parole, dans sa forme visible ici comme dans ses versions alternatives. Cet être de fiction qui en a assez d’être torturé pour le bon divertissement d’autrui. Elle veut arrêter cette douleur et simplement, mourir.

L’introduction de ce récit pose un concept qui vous fera adhérer ou non à l’histoire proposée. Un personnage de fiction prend vie. Il se voit attribuer des pouvoirs sans limites, et possède un passé particulier relevant de la notion de « run ». Les réinventions continues ont fatigué Eternity Girl, d’où son nom.

Sonny Liew n’hésite pas à se frotter aux complications graphiques pour concevoir des couvertures particulièrement élaborées touchant au mot « Eternity ». Sa représentation d’Eternity Girl amplifie le propos du récit dans, par exemple, une composition du portrait du personnage à travers diverses cases minuscules superposant plusieurs visages. Eternity Girl est une métamorphose de chacun d’entre-nous, et pas uniquement une réflexion du personnage de fiction.

Caroline représente notre comportement, ses modifications en présence de telle ou telle personne. La cause de son épuisement est cet épuisement, son incapacité à paraître aux yeux des autres, malgré ses sacrifices réalisés pour être ce qu’elle est aujourd’hui. Elle est le résultat d’expérimentations artistiques en tant que personnage de fiction. Elle s’est pliée aux demandes des éditeurs, aux envies des artistes, mais ne peux plus en supporter davantage.

Reflet d’un mal-être personnel et d’une problématique du comics

Ceci étant la situation initiale, le récit va se concentrer sur la recherche d’une mort pour celle qui ne peut mourir. Malgré toutes ses tentatives de suicide, chacun de ses sauts du haut d’un pont, ses accidents de voiture, la laissent indemne. La solution pour se tuer réside dans la bonne compréhension de qui elle est devenue, de ses pouvoirs. La destruction de toute création.

Cette destruction fait écho à ce super-héros de comics. Comment tuer un super-héros ? S’il meurt, il fait vendre, s’il fait vendre une demande est ressentie et il faut immédiatement le ramener à la vie. Cette solution proposée peut paraître particulièrement simple. Elle ne l’est pas tout à fait. Eternity Girl doit se battre contre son don d’immortalité. La lutte intérieure s’extériorise. Et si la destruction est simple, il faut avouer qu’il s’agit d’une solution toute trouvée pour interrompre l’existence d’un super-héros, ou de toute autre licence. Détruisez son univers, détruisez tout refuge possible, et le personnage disparaît.

On pourrait aujourd’hui penser à l’univers Ultimate. Marvel Comics a simplement éteint cet univers et les licences et personnages en double ou les versions les moins vendeuses. Exit les X-men et les Ultimates, Miles Morales sera le drapeau de cette jeune génération disparue. Personnage qui, par ailleurs, s’est détaché de toute connexion avec son univers d’origine pour trouver de nouvelles racines.

Le désir de destruction totale de Caroline est pleinement crédible. Que désirons-nous le plus ? Ce qui nous semble le plus difficile à atteindre. L’immortalité est une question que bien des personnages, plus populaires, auraient dû se poser. Entre autres, Wolverine, ce personnage qui a vécu des siècles durant, mais incapable de mourir. Le thème de la mort a certes déjà été évoqué, comme avec Mariko, mais jamais avec autant de profondeur qu’Eternity Girl.

Machinerie interprétative

Eternity Girl est à mon sens un graphic novel, malgré une publication en single. Il s’agit d’une œuvre indépendante en tout point. Sa personnalité unique dans son écriture comme dans son esthétique soutient toute la singularité de l’ouvrage. Son personnage neuf acquiert une identité à travers le message de son récit : une réflexion méta s’attaquant au concept même de procédé créatif du comics. Une méthode se reposant sur des personnages impossibles à renouveler, faute d’une aura entretenue depuis près de 80 ans.

Réflexion associée à un mal-être, une dépression et un comportement suicidaire ayant tendance à se développer dans notre société moderne. Sujet théorique et problème de société majeur, Eternity Girl a tout pour plaire et mériterait amplement plus de reconnaissance dans le milieu. On ne pourrait que lui reprocher une conclusion quelque peu complexe, mais apportant une réponse suggestive satisfaisante au vu des problématiques abordées.

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